Cinq lieux, sept salles, soixante-dix rendez-vous : à lui seul, La Factory est un festival dans le festival. Derrière, un parcours atypique. Laurent Rochut n'a pas grandi dans le théâtre. Il a dirigé un groupe de presse avant de reprendre le Théâtre de L'Oulle, en 2015, et d'en faire cette constellation de salles qu'on traverse aujourd'hui d'un bout à l'autre de la ville. Son idée fixe : qu'Avignon ne s'allume pas qu'au mois de juillet. Le reste de l'année, il accueille des compagnies en résidence et les suit jusqu'au plateau. Administrateur du OFF, aujourd'hui élu à la culture, il regarde le festival en artiste et en gestionnaire. On est allés lui demander ses bons plans. On a fini par parler de l'avenir du théâtre.

Laurent, commençons simple : c'est quoi, La Factory, en chiffres ?

Cette année, c'est 64 spectacles plus 6 événements, donc 70 rendez-vous en tout. Sur cinq lieux, mais sept salles : deux à Roseau-Tinturier, deux au Collège Vernet, plus l'Oulle, la salle Tomasi et la Chapelle des Antonins. Au Collège Vernet, on a un grand chapiteau pour les grandes formes, et carrément une scène sans lumière dans le gymnase : c'est vraiment du théâtre de rue, la singularité du lieu.

Vous avez construit une vraie gradation de salles.

Oui, et c'est voulu. On va de 49 places aux Antonins jusqu'à 250 sous le chapiteau de Vernet, en passant par l'Oulle (194), la grande salle de Roseau (164), Tomasi (110), la petite salle de Roseau (90). Ça me permet de proposer presque du sur-mesure : à chaque compagnie, selon son budget et sa scénographie, on trouve la salle qui s'y prête. Et géographiquement on fait le grand écart, de la porte de l'Oulle à la porte Limbert. On balaie la ville de part en part.

Le lecteur veut des bons plans. Qu'est-ce qu'il faut aller voir en priorité ?

C'est difficile pour moi de hiérarchiser. Ce ne sont pas des préférences. Mais je peux mettre en avant les créations, parce que les spectacles déjà rodés se défendent tout seuls. Ce qui témoigne de l'ADN de la maison, c'est ça : on n'est pas juste ouverts l'été. À l'année, on accueille beaucoup de compagnies en résidence, on les accompagne dans la fabrication, jusqu'au plateau. Faire naître un spectacle sur une scène et le jouer huit jours après pendant le festival, sur la même scène, c'est un confort énorme pour une équipe.

Un exemple ?

À l'Oulle, « La Clairière », de la compagnie des Lucioles, est presque né ici : leur première résidence de création, c'était en janvier. Il y a aussi une belle proposition de danse contemporaine, « Warrior », par l'équipe qui avait signé « Denali », un gros succès du OFF chez nous. Aux Antonins, on a un dispositif de soutien à l'émergence : quatre demi-créneaux offerts à des compagnies, qui ne paient pas de location et gardent toute la billetterie. Parmi elles, un spectacle à suivre, très audacieux, qui prend un pas de côté sur le charity business, ce monde qui passe son temps à se maltraiter mais qui monte de grandes opérations humanitaires. Une ironie mordante, dans la veine du « J'aurais voulu être Jeff Bezos » qu'on avait l'an dernier.

Et du côté des clowns, on m'a parlé de Typhus Bronx.

Déjà complet ! C'est aujourd'hui la superstar du clown, un peu à la façon de Fred Blin : dès qu'il passe quelque part, il remplit. Un clown très, très flippant, qui travaille la schizophrénie du personnage : deux voix, le nez qui fait basculer. Quand il joue à Chalon dans la rue, il met 1 200 personnes devant la scène. Plus de 200 dates par an, tout le monde se l'arrache. C'est un phénomène. On ne l'a que pour une seule représentation, malheureusement.

Il y a beaucoup de ces « one-shots » ?

Pas mal, oui. Il y a aussi une merveille de marionnette, « Le Révisor », d'après Gogol. Je l'avais vu à la Cartoucherie, c'est un boulot magnifique. Au Collège Vernet, on a « Poucet », par un collectif belge : ils transposent l'histoire à Bruxelles au début des années 90, dans une famille d'accueil. C'est extravagant, mais politiquement et socialement très fort, une écriture collective, un collectif où personne n'a plus de trente ans. Et ça tape juste. Il y a aussi « Cœur de chien », de Boulgakov : le seul spectacle joué le soir, à la nuit tombée, sans technique. Deux spectateurs pédalent pour éclairer la scène, et on leur offre la place en échange.

On sent une ligne très nette dans tout ça.

Le fil rouge, c'est l'envie de trouver des gens qui parlent du monde d'aujourd'hui d'une façon singulière (comme il va ou comme il ne va pas), qui évitent les poncifs, le lieu commun, le politiquement correct. J'en ai marre des pièces bien élevées. J'ai une appétence pour ceux qui, de façon mal élevée, rendent au monde sa vulgarité, coup pour coup. Ou alors, à l'inverse, une immense douceur quand c'est pur, comme Yvan Loiseau, qui prend le contre-pied par une bienveillance désarmante. Même les textes du répertoire, je ne les prends que s'ils ont quelque chose d'urgent à dire. « L'Illusion comique » de Corneille, on la joue parce qu'elle parle du monde de l'image : un père découvre la vie de son fils… qui n'est en fait que son personnage. Transposé au cinéma et aux réseaux sociaux, à cette fausse version de nous-mêmes qu'on met en scène, ça devient passionnant.

Ce théâtre-là trouve son public ?

On n'a aucun problème de fréquentation. Ce que j'aime dans le théâtre, c'est que ça reste un des rares endroits où l'on arrive encore à s'asseoir ensemble : un PDG à côté d'un ouvrier, un type de gauche à côté d'un type de droite. Et tout à coup une émotion resynchronise leur cerveau citoyen. À l'heure où tout se radicalise, où le clivage identitaire prend en otage toutes les élections, au théâtre ça reste à la porte. Il y a dix ans, tout le monde prophétisait la mainmise du OFF par le stand-up et le seul-en-scène. Ce n'est pas du tout ce qui est arrivé : un théâtre exigeant s'est emparé des sujets du monde, et il a rajeuni les publics énormément. Je vois beaucoup plus de moins de trente ans dans mes salles que dans les théâtres plus classiques. Il n'y a pas de désaffection des jeunes pour le théâtre ; il y a une désaffection pour un théâtre qui ne leur parle pas.

Vous êtes aussi élu à la culture. Où est la crise, alors, si ce n'est pas le public ?

La crise n'est pas celle de la fréquentation, c'est celle du modèle de soutien public. On avait bâti toute une architecture : la décentralisation, les années Mitterrand, des théâtres municipaux qui, par leurs achats, structuraient une production indépendante. Aujourd'hui beaucoup de villes se désengagent, réduisent ou suppriment leurs budgets, parce que l'État les rabote. Et la culture saute en premier. Le risque, c'est une véritable extinction des espèces : il ne resterait que les grosses maisons qui se coproduisent entre elles, d'un côté, et un théâtre-divertissement porté par de grosses boîtes de prod TV, de l'autre. Toute la diversité entre ces deux extrêmes souffrirait énormément. C'est pour ça qu'on lance les Assises de la diffusion, à l'occasion des 60 ans du OFF. Parce que c'est urgent.

Et concrètement, comme élu, que comptez-vous faire ?

Se redonner des marges pour financer les ambitions. On a deux ou trois ans pour remanier le budget de la ville et aller chercher l'argent là où on ne l'a jamais cherché : notamment un guichet de mécénat unique pour Avignon, qui a un potentiel dingue ; quand on voit la réussite d'une soirée comme celle de Vuitton au Palais des Papes… Le message qu'on assume, c'est que la ville n'est plus là pour payer les productions ni les loyers de lieux privés : ça, c'est du travail privé. Le rôle d'une ville, c'est de créer des outils : travailler sur les publics empêchés, faire de la cité un incubateur d'art vivant à l'année, avec une vingtaine de lieux qui tournent chaque semaine en accueillant des résidences de toute la France, voire d'Europe. On veut aussi un théâtre municipal, à Benoît XII, 420 places : personne n'a une telle jauge dans les scènes historiques d'Avignon. De quoi programmer, ensemble, des choses plus ambitieuses.

Merci Laurent Rochut.