Chaque été, le OFF d'Avignon donne le vertige. Plus de 1 400 compagnies, près de 140 théâtres, autour de 1,6 million de billets vendus et un chiffre d'affaires estimé entre 19 et 22 millions d'euros pour la ville (chiffres AF&C, 2025).
Vu de la rue, le festival ressemble à une énorme machine de guerre.
Et pourtant, derrière chaque affiche qu'on vous tend, il y a en réalité le plus souvent une compagnie qui joue à perte.
Nous avons essayé de comprendre pourquoi, chiffres à l'appui.

Le premier poste de dépense reste la salle. À Avignon, pendant le festival, un théâtre ne se prête pas, il se loue.
Comptez autour de 100 € par siège : pour une salle de 200 places, mettez déjà dans la colonne dépense 20 000 € (estimation publiée par le théâtre Laurette).
S'ajoute le logement de l'équipe, dans une ville où les prix s'envolent en juillet pour loger les acteurs… et les festivaliers : l'enquête d'AF&C auprès des compagnies chiffre le coût moyen du logement à près de 3 600 € par compagnie.
Ajoutez ensuite les salaires des artistes et des techniciens, le transport, les tracts, les affiches et tous les autres faux frais.

Et donc, au total, jusqu'où s'envole l'addition ?
Le moins sujet à caution est de laisser parler les compagnies elles-mêmes.
Sur leurs campagnes de financement participatif pour le OFF 2025, plusieurs affichent leur budget : entre 30 000 et 45 000 €.
La compagnie Chahuts, pour son spectacle 24 SECONDES, écrit noir sur blanc qu'il lui faut trouver 15 000 € hors billetterie pour arriver à l'équilibre. Autrement dit : les entrées ne suffisent pas.

Pourquoi ?
Parce que la recette des billets se partage avec le théâtre. Parce que les salles ne se remplissent pas toujours (le taux de remplissage moyen tourne entre 50 et 60 % selon les lieux, d'après AF&C). Parce que 78 % des compagnies du OFF ne touchent aucune subvention publique.
Pour leur grande majorité, les troupes viennent sans filet, et mettent de l'argent de leur poche.

Alors pourquoi venir, pour au final perdre de l'argent ? Pour l'amour du métier, certes. Il est réel et il faudrait être aveugle pour ne pas voir la passion qui anime les comédiens pendant le festival, dans les rues, pendant leurs représentations.
Mais aussi parce que le OFF n'est pas un marché rentable : c'est un marché où l'on se vend.
On y joue d'abord pour être vu par les programmateurs, ces directeurs de théâtres et de lieux culturels qui composent le programme de leur saison à venir.
Le vrai retour sur investissement d'une campagne dans le OFF, c'est une tournée vendue pour l'année suivante.
Mais un retour sur investissement incertain : Harold David, coprésident d'AF&C, rappelle qu'une compagnie tourne en moyenne 27 à 30 dates par an en France. Décrocher quelques-unes de ces dates à Avignon peut faire vivre un spectacle des mois durant. N'en décrocher aucune, c'est rentrer chez soi le compte en banque sérieusement allégé.

Cet équilibre est donc fragile. Interrogées en 2025, près de 30 % des compagnies déclaraient pouvoir mettre la clé sous la porte si la crise de la diffusion se prolongeait.
Le festival le plus foisonnant de France repose en partie sur des artistes qui s'y appauvrissent pour espérer continuer d'exister.

Tout cela, on ne le voit pas depuis un gradin. Mais ça change le regard.
Le festival est certes aussi un sacré budget pour le spectateur. C'est indéniable. Même avec la carte du OFF. Une famille de 4 personnes et c'est vite 80 € pour chaque spectacle vu. Et bien entendu il faut se loger et se nourrir.
Mais le billet que vous acheterez quand même demain, la salle que vous remplirez, et même l'avis que vous laisserez après une belle découverte pèseront plus lourd qu'il n'y paraît.
Pour une compagnie qui a tout misé sur une campagne au OFF, un spectateur qui recommande son spectacle, qui dit « allez-y, c'est bien », vaut de l'or.
Et c'est là, au fond, toute la raison d'être de DLRA.

Une réserve, en toute honnêteté : cet article s'appuie sur des chiffres épars (bilans et enquête d'AF&C 2025, budgets affichés par quelques compagnies, estimation d'un théâtre). Ce n'est pas une étude rigoureuse, mais un éclairage à partir de données publiques et de cas isolés.